de l enfer à la lune

Avec « De l’enfer à la lune », créé à la Rochelle par Patrick Collet du théâtre de l’Utopie,avec le soutien des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, l’auteur Jean-Pierre Thiercelin tente une approche, accessible aux jeunes générations, de l’univers concentrationnaire

 

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« Une pièce de théâtre sur le camp de Dora ?

Tabou !

 

       Aucun autre lieu, aucun autre espace, aucun autre temps ne peut rendre compte de cette tragédie si spécifique et si absolue sans risquer le détournement et l’édulcoration même involontaires. Si précieux sont les survivants et leurs paroles, quelle que soit l’exactitude de leurs souvenirs : ne pas toucher. Il aura déjà été si difficile de recueillir des paroles… L’horreur est si forte qu’elle en devient presque sacrée. Il est difficile d’en sortir. Et pourtant. Pourtant, pour que vivent ces paroles et les âmes au-delà de la mort, il faut les évoquer. Le temps est venu d’être « témoin des témoins », comme disent Primo Levi, D. Brodsky et tant d’autres, de reprendre leur parole et de faire connaître leur descente aux enfers.

Après Christian Ganachaud, par exemple, et son récit hallucinant et sobre des adieux d’un père à son fils dans la chambre à gaz, c’est le pari que relève Jean-Pierre Thiercelin, auteur-acteur de la pièce, et lui-même fils de déporté.  Son objectif est bien  clairement d’assurer la transmission, dépassant les sources brutes de première main pour informer et toucher au travers d’une fiction tragique les affects de tous publics, sans laisser la moindre brèche à l’indifférence. Et le choix qu’il a fait du théâtre et du mélange des générations est sans

doute la meilleure façon de faire entendre aux jeunes d’aujourd’hui que la déportation fut un martyre de jeunes à peine sortis de l’adolescence et de leurs jeux d’enfants, et pas simplement de leurs aînés.

A ceux qui ignorent l’histoire particulière de Dora (dont André Sellier s’est fait l’historien), c’est un condensé riche de renseignements, couplés aux émotions directes : du dernier convoi parti de « Paris (presque) libéré » en  plein mois d’août aux marches de la mort.

A ceux qui sont avertis, c’est une résonance

au travers de temps forts en images comme en mots : le basculement dans cet entre-monde au débarquement du train, le choc de la langue inconnue, et dont chaque syllabe est un coup de matraque quand il faut décliner son matricule, la danse des déportés-marionnettes qui finissent pendus à une poutre,

le « lancer » de morts, les portraits émaciés accrochés à l’arbre de Goethe, les yeux de la peur et de la faim couvrant l’écran de fond de scène, la ronde des noms des kommandos, le mur des cadavres de Bergen-Belsen lors des transferts des camps, une liste infinie d’horreurs cumulées dans une zone géographique et temporelle restreinte. Voilà pour l’Enfer au pays de Goethe : « La mort est un maître d’Allemagne », dira le poète survivant Paul Celan dans sa Fugue de mort.

Mais il y aussi la lune, annoncée dès le titre, comme pour mêler le merveilleux à l’horreur : le rappel historique évident, d’abord. Sans la main d’œuvre servile d’Albert Speer procurant des « stücke » aux usines de V1 et de V2 de Image1Werner von Braun, sans ces déportés voués à la mort par le travail dans le vacarme et la puanteur des usines souterraines de Dora, bref sans « la nuit et le brouillard » des camps, pas de Nasa ni de programme spatial américain. L’une des forces et des singularités de la pièce de Thiercelin est en effet d’avoir eu l’audace de rappeler que les souffrances de nos pères et mères, de nos oncles, de nos frères et sœurs (le calvaire des femmes à Ravensbrück n’est pas oublié) continuent de vivre dans certains aspects de la modernité la plus brillante.

Avec un sens étudié de la provocation et de la vulgarité qui parodie le kitsch des nazis, il nous retrace à grands traits la carrière d’un « homme de science » adulé des nazis autant qu’il le sera ensuite des Américains. Coqueluche des milieux politiques nazis, dernier espoir d’un régime hitlérien aux abois, hypocrite de profession et salaud de vocation, l’homme a droit a un « portrait craché » plus vrai que nature, entre « savant fou » et « crapule », qui dès cette époque savait courtiser la protection des politiques pour couvrir ses vols.

Des moyens techniques simples mais imaginatifs dans la mise en scène valorisent le jeu des acteurs et leur texte. L’humour cynique s’en mêle (avec la météo du régime nazi) : sacrilège ? Certains rient dans le public, d’autres n’y parviennent pas. Quoi qu’il en soit, ces prises de distance, qui ne sont pas gratuites, fonctionnent comme des temps de respiration, sans s’écarter du sujet. De même en va-t-il des aspects plus didactiques et de la mémorable et glauque superposition de la carte des camps et des grands sites industriels de l’Allemagne nazie (autant de camps que d’entreprises).

La petite troupe virtuose des acteurs réussit à présenter les multiples facettes de la tragédie et délivre en fin son message d’espoir qu’elle ne sera pas perdue : aux enfants de vivre en connaissance de cause et d’assurer la vigilance nécessaire pour qu’elle ne se renouvelle pas. À la pathétique scène du début, où les déportés sont enfermés dans leurs souvenirs sans parvenir à éveiller le moindre intérêt chez les jeunes, répond la touchante scène finale, où l’un ou l’autre des anciens prête son passeport pour aider un persécuté à fuir l’oppression. Le message le plus optimiste de l’affaire est peut-être qu’on ne naît pas résistant, on le devient. Et qu’il faut peut-être cesser de croire à la lune et à ses faux prophètes. »

Pierre-Emmanuel Dauzat

Aude de Saint-Loup

Extrait de La Mémoire de Dora Mittelbau, N° 57, 1er trimestre 2005

 

 

 

 

 

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Titre : De l’enfer à la lune

Editeur : Éditions de l’Amandier

ISBN : 978-2-35516-038-7

Prix : 12 euros

 

 

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