Redécouverts : Expo de portrait d’un camp de… par lmtvsarthe-wizdeo

 

 ARCHIVES DEPARTEMENTALES DE LA SARTHE
Samedi 11 Octobre 2014
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Discours de Torsten Heß historien au Mémorial Mittelbau-Dora

Il y a plus de 67 ans de cela, on a cru les dessins de Camille Delétang ainsi que les notes manuscrites d’Armand Roux disparus. Et voici qu’il y a deux ans, ils ont resurgi du passé.

Nous sommes en 2012, c’est l’été. Richard Pfeiffer-Blanke, ancien conseiller artistique du Residenz-Theater (Théatre de la Résidence) à Celle, contacte le Mémorial Mittelbau-Dora.
Il raconte alors que sa belle-mère a retrouvé en Avril 1945 dans son jardin ouvrier des documents qui concernaient le camp de concentration annexe de Holzen ; et elle les avait depuis conservés dans son grenier. Ce sont ces documents originaux, soigneusement et délicatement pliés, rassemblés dans un petit carnet à dessins que Richard Pfeiffer-Blanke va remettre au Mémorial.

Au Mémorial Mittelbau-Dora, il nous est apparu comme une immédiate évidence que le public devait avoir connaissance de cette incroyable découverte . Et ce pour deux raisons :

⁃ La première, parce que ces documents évoquent avec une incroyable précision ce camp de Holzen, connu la plupart du temps des seuls survivants.
⁃ La seconde parce que l’histoire en elle-même de ces documents, de leur conception jusqu’à leur disparition, constitue un témoignage aussi bouleversant que poignant des événements dramatiques qui se sont joués au moment de l’évacuation des camps, des Marches de la Mort et des massacres dont les prisonniers des camps ont été les victimes en avril 1945.

Les documents de Celle se divisent en deux parties distinctes, élaborées de manière séparée. La part la plus conséquente se compose de 150 dessins, parmi lesquels 130 portraits de prisonniers, aussi remarquables qu’émouvants. C’est le prisonnier français Camille Delétang qui en est l’auteur. Il les a réalisés de Septembre 1944 à Mars 1945, alors qu’il était prisonnier au commando Hecht, une annexe du camp de Buchenwald, à proximité de Holzen.

Dans de nombreux cas, il s’agit là de l’ultime trace de vie des hommes représentés. Plus de la moitié des prisonniers dessinés par Camille Deletang n’ont en effet pas survécu à leur déportation.

Le Colonel Camille Delétang (1886-1969) a été arrêté ici au Mans en tant que membre de la Résistance. Le Dr Roux, arrêté pour les mêmes raisons, sera affecté comme médecin des prisonniers au camp de Holzen. Les documents de Celle ne sont donc pas uniquement constitués des dessins de Camille Deletang mais également des notes et commentaires manuscrits du docteur Roux relatifs à son activité à l’infirmerie du camp.

Dans un 1er temps, les deux hommes ont secrètement conservé ces documents sur eux. Mais début avril 1945, les Américains venus de l’Ouest se rapprochent de Holzen. Les SS évacuent le camp en entassant les prisonniers dans des wagons servant au transport de marchandises afin de les transférer vers le camp de Bergen-Belsen. Camille Delétang craint de ne pas survivre à ce transfert et décide de confier ses dessins au Dr. Roux. Il se dit qu’un médecin a plus de chances de survivre que lui. Armand Roux ajoute alors les dessins de Camille Delétang à ses documents personnels et à son journal, et place le tout dans un petit carnet. Celui-ci va lui être dérobé par un co-détenu à la faveur d’un mouvement de panique créé par le bombardement de la gare de Celle par les américains, le 8 avril 1945.

Il est probable que l’auteur du vol se sera débarrassé très rapidement du sac contenant le carnet. En effet, le jardin dans lequel la belle-mère de Richard Pfeiffer-Blanke retrouvera les documents se trouve à moins de 200m de la voie ferrée.

Aussi bien Camille Delétang qu’Armand Roux ont, dans les années qui ont suivi leur libération, rédigé des récits évoquant leur détention au camp de Holzen, ainsi que la Marche de la Mort vers Bergen-Belsen.
Ces récits mentionnent la perte des dessins, considérés alors comme définitivement disparus. Ils ignoraient alors un élément : 40 portraits, essentiellement de prisonniers polonais, avaient échappé à cette disparition. Camille Delétang en avait fait don à son co- détenu polonais Kazimierz Tyminski pendant leur détention à Holzen. Kazimierz Tyminski avait réussi à les soustraire au regard et à la surveillance des SS jusqu’à sa libération à Bergen-Belsen, avant de les ramener avec lui en Pologne. En 1970, quelques mois après le décès de Camille Delétang, il en fit don au Mémorial d’Auschwitz, où ils ne furent toutefois jamais présentés au public.
Qui aurait pu imaginer que des dizaines d’années plus tard, les 150 autres dessins de Camille Delétang referaient leur apparition ? D’où notre immense surprise lors de la découverte du carnet de Celle à l’été 2012.
L’exposition itinérante « Wiederentdeckt » – « Redécouverts » – s’appuie donc sur un fonds documentaire désormais complet.

Notre démarche, à nous historiens du Mémorial de Dora, a été de placer au cœur de l’exposition, les documents de Celle tels qu’ils nous avaient été remis à l’été 2012, à savoir dans le carnet d’Armand Roux. L’exposition s’articule autour des questions qui ont nourri nos phases de recherche : Qui sont les auteurs des dessins et documents? Où et quand ont-ils été réalisés? Que nous racontent-ils? Quel parcours ont-ils effectué? Existe-t-il encore aujourd’hui d’autres traces et témoignages du camp et de ses occupants?
La conception de l’exposition s’est directement inspirée des matériaux supports des documents. Les dessins et manuscrits sont imprimés sur les pages intérieures de cahiers ouverts. S’y ajoutent des explications et des postes d’écoute où l’on peut entendre des témoignages de survivants. Un intérêt tout particulier est à porter aux biographies de détenus français et polonais dont Camille Delétang a réalisé les portraits et qui ont été à l’origine de la création de mouvements de résistance à l’intérieur du camp.
Par ailleurs, les documents sont replacés dans un contexte historique plus large. C’est aussi l’histoire du camp de Holzen qui est racontée. Ainsi, c’est un regard beaucoup plus nuancé qui se pose sur le thème complexe du travail forcé dans le cadre concentrationnaire et de la résistance organisée à Holzen. Des éléments d’explication sur la Marche de la Mort et le bombardement aérien de Celle sont également présentés.

Camille Delétang n’était pas un artiste au sens littéral du terme. Mais la question ne se pose pas en ces termes. L’exposition « Redécouverts » n’est pas une exposition d’art, mais la présentation de témoignages uniques, issus de l’univers concentrationnaire, réalisés clandestinement, au péril de la vie de leurs auteurs, et conçus comme un héritage pour la postérité.
Ce fut aussi pour Camille Delétang un moyen d’affirmation de soi face aux SS. Ses portraits sont le reflet d’un don d’observation d’une grande acuité et de la profonde sympathie qu’il a éprouvée envers ses co-détenus, sympathie qui transparaît également dans les dédicaces figurant au bas de chaque portrait. Tout ceci contribue à rendre plus nets les contours de ces prisonniers évoluant chaque jour entre travail forcé et résistance.

Il faut toutefois se garder de considérer les dessins de Camille Delétang comme une représentation fidèle de la réalité concentrationnaire. Seuls quelques dessins montrent les maladies, la faim et la mort. Certains de ces portraits donnent le sentiment que Delétang a souhaité les représenter dans un état physique et psychologique dans lequel ils n’étaient plus depuis longtemps déjà : le visage rempli et regardant avec optimisme vers l’avenir. Il est possible d’imaginer que les dessins ont permis à Camille Delétang et aux prisonniers, pendant le bref instant de pose, de fuir la réalité du camp. Ils ont certainement été un moyen d’opposer à la machine de mort SS, la volonté de vivre et l’obstination.
Nous devons la réalisation de cette exposition à de nombreuses personnes. En tout premier lieu, les représentants des familles Delétang et Roux, Catherine Grandjean du Mans et Jean-Claude Roux de Latillé. Ils ont immédiatement donné leur accord pour que les documents puissent être présentés au public, et ont de plus mis à notre disposition des documents ayant appartenu à leurs grands-pères.
Nous remercions également pour son aide apportée lors des recherches, l’Association française Buchenwald-Dora, ainsi que Bertrand Herz, le Président du comité International Buchenwald-Dora. Cet homme fut déporté à Buchenwald au cours de l’été 1944 et fit également partie des prisonniers évacués lors des Marches de la Mort.
De nombreuses organisations et personnes à titre individuel ont apporté leur contribution à l’exposition sous forme de documents et prêts, de même qu’en apportant des éléments d’information précieux. Je ne peux malheureusement pas tous les nommer ici.
Notre exposition a été sciemment conçue comme une exposition itinérante. Après le Mémorial Mittelbau-Dora ainsi que d’autres lieux en Allemagne, elle est arrivée jusqu’ici, au Mans : en quelque sorte, elle rentre au pays de Camille Delétang et d’Armand Roux.
Nous voulons une fois encore ici remercier chaleureusement pour leur remarquable travail, Jean-Pierre Monnier et nos collègues des Archives Départementales de la Sarthe.
C’est pour nous un très grand honneur que de pouvoir présenter cette exposition au Mans.
Que cette exposition soit pour vos visiteurs l’occasion de souligner que Holzen n’est certes qu’un petit village, mais aussi un lieu majeur de l’histoire européenne : des détenus, venus de France, de Pologne et de tant d’autres pays d’Europe, victimes d’une idéologie raciste, emprisonnés pour des raisons politiques, y combattirent les SS et l’idéologie nazie qui leur avait ôté le droit de vivre.

Les dessins et manuscrits de Camille Delétang et d’Armand Roux témoignent de ce combat au cœur de l’inhumanité.

Traduction de l’allemand de Marie Laure Dréan, Le Mans.